MISE EN PARTAGE DES INVISIBLES / JOUR 1

En préparation à ce labo, Jérémy Damian a demandé à chacun de venir avec un texte et un objet qui ait trait à l’invisible pour lui.

Jour 1 : on déballe.

 

Léo

Objet : une photo en noir et blanc de la tante Madeleine. C’est la sœur de son grand-père avant qu’elle n’entre dans les ordres. Une femme très importante dans sa famille, une figure féminine majeure.

Quelles transmissions de génération en génération ?

Ce qui m’intéresse aussi c’est en lien avec le spectacle que nous préparons avec Hélène : quelle traces nos pratiques laissent chez les spectateurs ? Et puis nous travaillons sur l’animisme, autour de la culture japonaise, ça a à voir avec cette question de l’invisible.

Texte : J’ai pris une lettre d’un grand-oncle mort en 1916. C’est très émouvant. Il écrit à son père et il va mourir sans le revoir peu de temps après. Mon propre père s’appelle Etienne comme lui, on l’a nommé ainsi en hommage à cet oncle.

Marine

Objet : Justement je suis venue « sans objet » parce que la question qui est très présente pour moi c’est la question du deuil sans corps. Dans ma famille il y a beaucoup de morts sans corps. Et ces corps qui ne peuvent être que dans l’imagination sont très actifs : l’invisible est visiblement actif.

Dans mon histoire ces morts violentes sont liées à des histoires de religion, de frontières, c’est comme des symptômes.

L’invisible ça me parle de cette impossibilité d’enterrer ses morts, des transmissions dans la généalogie. J’aurais envie d’explorer les questions de rituels funéraires.

Texte : J’ai porté une lettre « fictive » de ma sœur, dans mon ordinateur. Ma sœur a disparue, j’ai demandé à un ami – mon ancien prof de philo- de m’écrire à sa place.

Alix

Objet : Moi j’ai porté un corps. Un corps de marionnette en céramique que j’ai sculpté pour un spectacle mais qui n’a jamais joué parce qu’il était trop lourd et trop bruyant. On l’avait remplacé par du papier et on n’avait gardé que la tête, les mains et les pieds.

C’était un spectacle autour des rites funéraires, de la généalogie.

Une histoire d’inconnu(e) : ma grand-mère paternelle biologique était vietnamienne mais elle est inconnue car mon père a été adopté. Il y a peu d’informations tangibles, il y a l’acte de naissance de mon père avec le nom de cette grand-mère et son village de naissance qui s’appelle « mito» (sic!!!).

C’est une histoire en forme d’hypothèse.

Je me suis demandée, qu’est-ce qui fait famille quand ça n’est pas le «sang » ?

Ma grand-mère a adopté 5 enfants de pleins d’endroits dans le monde.

J’ai porté la céramique parce que c’est une matière qui m’est chère. La première chose que j’ai faite quand j’ai commencé c’est des sortes d’ex-voto, des fèves qui représentaient en miniatures des objets disparus (comme la maison de famille). Et puis aussi des objets fantasmés de la culture vietnamienne.

D’ailleurs les objets sont très importants dans les rites funéraires vietnamiens où l’on enterre avec le corps du défunt, des miniatures représentants ses biens.

Je suis très intéressée par les objets votifs.

Texte : J’ai amené une série d’articles sur notre rapport à l’objet.

« Nous et nos objets », Études, 2001/12 (Tome 395), p. 661-675. DOI : 10.3917/etu.956.0661. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-2001-12-page-661.htm

Céline

Objet : Un instrument de musique haïtien : une calebasse avec des perles qui sert durant les rites vaudous.

J’ai pensé à cet objet parce que pour moi ce pays c’est l’inconnu. C’est un pays invisibilisé.

Un pays, un territoire c’est aussi des langues, qui révèlent des liens, des lieux, des histoires plus ou moins invisibles.

Et il y a aussi à Haïti un rapport particulier au sauvage.

Texte :

J’ai porté des poèmes qui ont à voir aussi avec la disparition, l’invisibilisation, la langue et le pays, avec une certaine spiritualité aussi :

« Partition rouge. Poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord » de Florence Delay et Jacques Roubaud, ed. du Seuil

La poésie c’est l’endroit même du « rendre visible l’invisible ».

J’avais pensé aussi à des écrits de l’art brut.

Elise

Objet : J’ai porté une bague de mon arrière grand-mère : ce sont les dents de lait de son fils (mon grand-père) montées comme des perles. Je trouve que c’est un objet qui dit beaucoup de l’invisible : la mémoire, la généalogie, le corps absent, l’enfance disparue…

Texte : J’ai porté de la poésie, là c’est un livre de Valérie Rouzeau qui me touche beaucoup. Comme Céline pour moi la poésie c’est vraiment l’endroit du pouvoir et du mystère de la langue : faire apparaître l’indicible.

Hélène

Objet : un carnet de rêves, je note mes rêves depuis très longtemps dans des carnets. Je ne les relis pas nécessairement, mais il en existe une trace. C’est un univers parallèle.

La question de la médiation m’intéresse. Au Japon les grands arbres sont vénérés car ils font lien entre les dieux et les hommes. Le Dieu peut descendre par l’arbre et s’incarner dans une personne présente dans l’assistance.

Je voulais mettre en partage aussi ma pratique du butô.

Il y a plusieurs manières de se mettre en jeu, j’en retiens trois :

– se constituer comme enveloppe de peau vide, l’espace alors la remplit et vient la faire bouger

– vider son corps et le remplir avec quelque chose qu’on invoque

– se laisser mouvoir par l’inconscient

Texte : « L’espace vide. Écrits sur le théâtre » de Peter Brook, ed. Points

Ce qu’il évoque à travers la réciprocité du dispositif salle/scène, acteurs/spectateurs : cette porosité qui existe, qui fait que le « spectacle » est aussi le fruit du travail des spectateurs : ça a à voir avec un invisible qui m’intéresse.

J’ai aussi porté un livre de poésie sur l’exil , l’enfance et l’Histoire : « Géographie absente » de Jeanne Benameur, Ed. Bruno Doucey

Julia

Objet : Une poignée de tiroir en forme de diamant taillé.

Je m’intéresse aux circulations et transformations émotionnelles, notamment autour du deuil : comment faire sens ?

Comment apprendre à vivre en lien ?

J’ai rencontré des chamans, j’ai vécu dans la jungle amazonienne avec eux.

L’un d’eux m’a dit (citation approximative) « Il y a une partie de toi qui est incorruptible, comme dans la structure du diamant, si tu la trouves, tu n’auras plus peur de rien »

Ce que j’ai entendu sur les morts sans corps, la ronde des prénoms, les sœurs disparues, ça fait écho.

Je suis porteuse aussi d’une histoire, celle de ma famille (juive), et pendant longtemps je ne me doutais pas que je l’étais.

Texte : J’ai envie de partager un texte d’incantation contre les poisons, c’est un texte d’extraction.

Tatyana

Objet : J’ai porté mon passeport, dont je me sers comme pièce d’identité.

C’est un objet très officiel et très intime.

Ça sert à traverser les frontières, à définir (en partie) ses attaches et ses éloignements. Une question ce serait : qu’est-ce qui fait commun ? Qu’est-ce qui fait de la multitude ?

Texte : « La tyrannie de la réalité » de Mona Chollet, Ed. Gallimard

Un texte sur la rêverie, l’utopie : c’est cet invisible que j’ai envie d’explorer.

Vidal

Objet : Je pourrais dire : le théâtre dans lequel je vous accueille… J’ai pris la direction du lieu en 2016, à la suite des trois fondateurs. Avec au coeur cette question d’héritage, de comment poursuivre sans trahir et sans se trahir.

Qu’est-ce que permet ce qui disparaît ?

Plus largement, dans les questions qu’on se pose ici avec les artistes en résidence il y a ce passage entre habiter le lieu et être habité par lui, posséder/ être possédé.

Ce que j’entends aujourd’hui par invisible c’est ce qui n’est pas encore, ce qui est à venir.

Texte : « Esthétique de la disparition » de Paul Virilio, Ed. Galilée

Benoît

Objet : J’ai porté une composition d’objets collectés que j’ai collé au dos de mon portable. C’est aussi une pratique… une disposition. Je fais des compositions qui sont comme des collages ou des sculptures. J’ai vécu longtemps sans appartement, c’est une sorte de façon d’organiser des prélèvements, des petites choses, dans l’éphémère. C’est souvent des déchets, des choses oubliées.

Ce sont des sortes de cosmogrammes : qui permettent de lire et d’agir à travers le geste de composition.

Texte : Je vous propose trois livres que je n’ai pas lus… sur l’impalpable, cet invisible qui agit fortement mais qu’on a du mal a saisir.

Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien (1, 2 et 3) de Vladimir Jankélévitch, Ed. du Seuil

Jérémy

Objet : Baguettes de sourciers, qui font partie du matériel d’enquête pour une étude sur la géobiologie menée avec le CNRS.

Je m’intéresse aux invisibles disqualifiés comme le chamanisme, les sourciers, les magnétiseurs etc…

Ces baguettes sont très simples, ce sont des prothèses proto-sensorielles, et elles permettent de détecter des choses très différentes (eau, failles etc).

Moi ça me permet antre autres d’enquêter sur l’écoute. Comment être à l’écoute des intuitions, s’en saisir, y compris quand ça ne fait pas sens ?

Je m’intéresse aux corps sismographes. Comment on peut aussi redistribuer le sens des symptômes des hypersensibles, en dehors de la psychologie, de la responsabilité individuelle ?

Texte : Texte d’ouverture de Fukushima Récit d’un désastre de Michael Ferrier.

C’est un texte sur le vase Zhang, dont je me sers en général pour décrire ce que peut être un corps sismographe.


Toute cette matière première révèle une toile commune.

A l’issue de ce grand partage, nous constatons que toutes ces propositions se font échos les unes aux autres et forment déjà une grande toile qui nous place en relation…

Nous élaborons ensemble une « carte » de ce premier partage.

labo #15 carte sensible : nos "invisibles"